Réfugiés, migration et mort: qu’en est-il?

Je suis en train de lire le livre de Lilyane Rachédi et de Béatrice Halsouet intitulé Quand la mort frappe l’immigrant. Je viens de terminer le chapitre 8 qui parle de la mort lorsque le réfugié est en transition entre deux pays. Ce chapitre m’a vraiment touché, alors je partage tel quel le résumé que je me suis fait de ce chapitre. L’idée de ce chapitre, qui a pour titre LA MORT DES MIGRANTS AUX FRONTIÈRES DANS LA LITTÉRATURE ET AU CINÉMA a été écrit par Lilyane Rachédi, Yannick Boucher, Catherine Mongomery et Béatrice Halsouet.

Lorsqu’il est question de la mort en contexte migratoire, les travaux tournent autour de trois grands axes qui sont associés la mobilité de corps : l’identité, la culture et la religion. On peut comprendre que la mort lors de déplacements migratoires soulève énormément de questions. Les études sur la question sont encore au balbutiement du processus. En gros, très peu de documentation sur la mort des migrants aux frontières. Si on se fie à l’Organisation internationale pour les migrations, on sait que le nombre augmente. Il existe une cartographie qui cible les zones où il y a le plus de décès. Il s’agit d’une ressource importante, mais il faut faire attention pour ne pas déshumaniser le processus.

Par contre, si on regarde les œuvres de fictions (littérature et cinématographique), le sujet est bien présent et le public est beaucoup plus large. Ces œuvres ont l’avantage de mettre un visage sur les drames qui peuvent se jouer aux frontières. Mais le phénomène de déshumanisation est présent tout le long du texte.

Migrations et morts dans l’univers littéraire et cinématographique

Trois œuvres ont été sélectionnées parmi un choix de 80 productions traitant du sujet. Il s’agit d’un film, Clandestins (Canada 1998), d’un documentaire, Les Messagers (France, 2015) et d’un livre, Eldorado de Laurent Gaudé sorti en France en 2006. Leur point commun est les différentes histoires qui se passent dans notre époque dans un contexte de migrations géographiques différentes (soit vers l’Europe ou le Canada). Les migrations maritimes sont plus présentes en Europe qu’au Canada, mais le phénomène existe aussi en Amérique du Nord.

C’est ce qui est question dans le film Clandestins paru en 1998. L’action se situe principalement dans le bateau durant la migration de 6 personnes qui ne se connaissent pas à l’exception d’une mère et de sa fille. On y voit les relations vécues lors d’une cohabitation restreinte. Pour le documentaire Les Messagers, la parole est donnée aux migrants. Ces derniers y racontent leurs histoires. On peut constater qu’il n’y a qu’une option : traverser la frontière, mort ou vif. Le livre Eldorado relate, quant à lui, l’histoire du commandant Slavatore Piracci qui surveille la côte italienne des bateaux clandestins. L’histoire raconte sa descente en enfer suite à la rencontre d’une femme migrante clandestine. Ces œuvres sont analysées en fonction deux 2 axes soit le processus de déshumanisation et le besoin de mémoire. Le tout est appuyé par les rares études sur le sujet.

Migration clandestine et processus de déshumanisation

Définition du processus de déshumanisation :

« Il consiste à rendre compte des mécanismes en place pour extraire toute humanité aux clandestins et à leur cadavre. » Les causes de processus sont internes (les épreuves vécues par les migrants) ou externes (les autorités), selon le contexte. La déshumanisation se fait au contact du migrant avec l’adversité, car il est souvent considéré comme un animal, une chose par ses derniers. De plus, dans le processus, il y a une certaine forme d’adaptation aux horreurs. On s’habitue donc aux morts et aux actes violents qui cohabitent avec la migration. La survie est plus importante que le reste. Le moment le migrant devient un sous-humain est vécu à la suite d’un événement déclencheur dans un environnement hostile et marquant le début du combat pour vivre malgré l’adversité. La mort en contexte migratoire est souvent accidentelle, mais aussi provoquée par les autorités. Aussi, les stratégies de passage sont variées pour éviter les morts provoquées par les autorités.

Ces expériences catégorisent donc l’être humain en deux catégories : humain et sous-humain. Les raisons sont simples : mauvais papiers, mauvaise nationalité ou l’absence de droits. Personne ne s’en sort indemne, en raison du traumatisme vécu, et ce, avant même l’arrivée à destination en raison des actes subis à répétition. L’humanisation des gens en cours de migration, c’est aussi le fait de leur offrir une sépulture en cas de décès. Ce qui n’est pas le cas, car souvent, les défunts se trouvent enterrés dans des fosses communes ou jeté en mer. Pour humaniser le processus de migration, le besoin fondamental de survie et d’existence est important, entre autres en faisant en sorte que le nom de famille demeure dans les mémoires. Mais c’est souvent difficile en raison des passeurs qui gardent les papiers pour éviter la fuite ou une identification quelconque.

Comment réparer l’irréparable ?

Avec la déshumanisation, le combat de reconnaissance est très présent pour les migrants clandestins. Ils veulent qu’on se souvienne d’eux, de leur histoire et de leur identité.  Le fait d’être effacé de la mémoire des autres est pire que la mort elle-même, car plus violent. Il y a un paradoxe dans la migration clandestine : la perte d’une histoire, de repère pour en reconstruire le tout à neuf. La mort lors de la migration est donc un arrêt forcé dans le processus. La peur est plus grande en raison du fait que la plupart du temps, elle se fait dans l’anonymat. Pour cette raison, beaucoup de migrants gardent, s’ils le peuvent, leurs cartes d’identité autour du cou. Grant a réfléchi en 2011 à la question de la perte identitaire et la transmission de l’information à la famille concernant le décès dans un article intitulé « Loss of identity and the need for recording. »  En effet, ces morts anonymes hantent les familles. Pourtant, pour Grant plusieurs solutions existent pour résoudre le problème (tests d’ADN, revoir les conventions internationales sur le sujet, etc.) et il est important de reconstruire ces identités, car cela permet à la famille de faire son deuil.

Certains leaders religieux européens enterrent des migrants tout en gardant une liste des noms qui y sont placés. Ces espaces deviennent des témoins de la mort en contexte migratoire. Ce qui n’est pas le cas lorsque le corps est jeté à la mer ou dans une fausse commune. Le défunt est à ce moment perçu comme un déchet que l’on veut se débarrasser. La politique est en quelque sorte la grande accusée dans tout ce processus que ce soit au niveau des responsabilités et de devoirs liés à la déshumanisation des migrants.

 L’expérience des acteurs, même romancée

Les histoires tirées de ces œuvres ont l’avantage d’accorder une place dans l’espace public à la mort. Elles n’apportent pas forcément de solutions, mais permettent d’aborder le sujet et de faire en sorte que monsieur et madame tout le monde soient témoins de ce qui se passe dans le contexte de la migration. Grâce à ces histoires, même fictives, on peut comprendre que les migrants sont conscients de ce qui les attend lors de leur périple et qu’ils ont une force de caractère et un énorme courage pour passer au travers de ces épreuves.

Conclusion

Il existe un musée en Italie où sont placés des objets ayant appartenu à des migrants. Le besoin de ne pas être anonyme même dans la mort ainsi que l’humanisation de la migration se fait donc en partie grâce à cela. Cela permet aussi d’écrire un pan de l’histoire grâce à ces objets. Évidemment, ce n’est pas assez. Les politiques doivent changer.

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