Publié dans Intervention, Religion

Laïcité et intervention interculturelle

Depuis, la nuit des temps, les gens adoptent une religion en la pratiquant d’une manière ou d’une autre. D’autres choisissent de n’en pratiquer aucune. Entre les deux parties, plusieurs discussions émotives ont eu lieu. Voire de sévères conflits. La laïcité se trouve souvent au cœur de ces débats. Le cas de la France est un bel exemple. Bien que les débats sont de plus en plus présents depuis trente ans, le sujet de la laïcité a fait sa marque graduellement au fil des siècles. Ce texte fait suite au plan de travail que je vous avais partager ici.

La laïcité en France

Dès 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, stipule à l’article 10 que

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » (Définition de la laïcité, La Toupie).

Donc, même à cette époque, la pratique religieuse était possible, en France, et ce, du moment que l’on respecte la tranquillité d’autrui. Deux ans plus tard (1791), selon la Constitution française, les catholiques, les juifs et les protestants avaient les mêmes droits, donc égaux, en sol français. Ce n’est que quatre-vingt-dix ans plus tard que les premières traces de la laïcité en France apparaissaient. Grâce aux différentes lois de Jules Ferry, avocat et politicien, l’instruction en France est devenue gratuite, obligatoire, publique et laïque.

En 1905, une Loi autorise désormais la séparation de l’Église et de l’État. L’article 1 de cette Loi parle de la liberté de conscience en ces mots : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » (Définition de la laïcité, La Toupie) De plus, selon l’article 2, la République française ne subventionne aucune religion, abolissant ainsi tous les établissements de cultes publics. Par la suite, ces derniers avaient une année entière pour liquider leurs biens.

La France est laïque depuis quand ?

Officiellement, la France est devenue laïque en 1946. L’article 1 du préambule de la Constitution française le mentionne comme suit : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » (Définition de la laïcité, La Toupie) Un peu plus d’une décennie plus tard, quelques écoles privées françaises peuvent avoir droit à des subventions afin d’offrir une éducation similaire aux écoles publiques. La loi Debré permet donc aux institutions privées d’offrir un enseignement public avec un cours en option : le Catholicisme.

Des exemples de débats ?

1989 la loi Jospin

Trente ans plus tard, à la fin de 1989, la loi Jospin permet aux collégiens et lycéens de porter des signes religieux à l’école. Cela fait suite à un événement d’octobre de la même année. Trois jeunes collégiennes de confession musulmane ont dû s’absenter de l’école à la demande du directeur de leur institution. Pour ce dernier, le voile islamique est incompatible avec le fonctionnement d’un établissement scolaire. Son objectif est clair : « limiter l’extériorisation excessive de toute appartenance religieuse et culturelle. » (France24, octobre 2019). Après un mois de débat, les jeunes filles peuvent retourner à l’école grâce à un compromis. Elles sont autorisées à porter le voile dans l’enceinte de l’institution, mais pas lorsqu’elles sont en classe. Pour Jospin, la possibilité d’exprimer ses convictions religieuses existe, du moment que cela ne devient pas un « acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande. » (France24, octobre 2019)

2004 Commission Stasi

De plus, depuis le 15 mars 2004, à la suite de la Commission Stasi débutée en 2003, les signes religieux ostentatoires sont désormais à interdire dans les écoles, les collèges et les lycées publics français. Les signes ostentatoires comprennent, par exemple, la kippa, la croix, le voile ou tous autres signes trop visibles. Les signes les plus discrets sont permis dans les institutions scolaires. En 2016, le débat sur le burkini fait rage à la suite de violence en Corse envers des familles maghrébines présentes à la plage pour se baigner. Le dernier événement qui a fait des vagues en France, en octobre 2019, est celui d’une mère accompagnatrice qui porte le voile. Lors d’une sortie scolaire, elle a dû quitter l’hémicycle de Bourgogne–Franche-Comté, malgré son fils en pleurs. Plusieurs choses se sont dites et redites sur le sujet, mais en France, au fil des années, la laïcité a connu un parcours particulier et de plus en plus porté vers les minorités religieuses.

Qu’est-ce que la laïcité ?

Lorsqu’on s’intéresse moindrement à l’actualité québécoise, laïcité est impossible à éviter par sa présence dans les débats. Depuis plus d’une décennie, ils sont présents partout. Mais qu’en est-il vraiment ? En fait, la laïcité n’a pas de définition fixe. En fait, plusieurs acceptations au sens du mot existent et elles sont toutes aussi valables les unes que les autres. David Koussens, directeur du Centre d’études du religieux contemporain et titulaire de la Chaire de recherche Droit, religion et laïcité disait, en 2016, que :

« N’ayant jamais fait l’objet d’une définition officielle, même dans les rares États ayant pourtant officiellement proclamé le principe comme fondement de leur organisation constitutionnelle à l’instar de la Turquie (1924), du Japon (1946), de la France (1946) ou du Bénin (1990), la laïcité n’a pas de contenu propre. Les significations qu’on lui attribue évoluent au gré des contextes historiques et des enjeux politiques. Ce faisant, la liberté conceptuelle qui en découle favorise la diffusion de représentation multiple — toutes légitimes — de ce qu’est la laïcité. » (Rachédi et Taïbi, 2019, 45)

Mais la laïcité, qu’est-ce que c’est exactement ?

Selon le Larousse en ligne, il s’agit de la

« conception et l’organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et e l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement. »

Rachida Azdouz donne cette même définition de la laïcité, à un détail près, dans son livre Pas de chicanes dans ma cabane (2019, 190). Dans son cas, elle s’arrête à administratif. Mais, toujours le Larousse en ligne, c’est aussi le

« caractère de ce qui est laïque, indépendant des conceptions religieuses ou partisanes. »

Dans un autre ordre d’idée, Élisabeth Badinter mentionnait dans La gauche n’a jamais été aussi soumise aux injonctions religieuses… (Revue des deux mondes 2016) que

« [la] laïcité n’est pas antireligieuse, elle autorise les religions, elle n’en connaît aucune, elle les accepte toutes. En revanche, la liberté de croyance n’est pas la reconnaissance d’une loi religieuse supérieure à la loi politique. »

Cette définition a servi de prémisse à la discussion entre Marie-Fraçoise Colombani et Tareq Oubrou (2017, 117) sur le sujet de la laïcité. Ce dernier est d’ailleurs, iman français, est d’accord avec cette définition. Pour lui, la laïcité n’est pas une loi. Dans la jurisprudence française, la laïcité est un principe constitutionnel qui se définit sous deux formes : dans la loi de 1905 et dans le Concordat.

La laïcité a pour but, selon Jocelyn Parent, de permettre

« un vivre-ensemble pacifique où les diverses conceptions (idéologique et religieuses) se tolèrent et se côtoient dans la société (l’espace public et la sphère privée) sans toutefois se croiser dans les institutions de l’État, ni le dominer par leur idéologie ; ce dernier étant neutre. » (Rachédi et Taïbi, 2009, 47).

Les 4 piliers de la laïcité

Bien que les définitions présentes ne sont qu’un survol de toutes celles qui existent sur la laïcité, la définition de quatre piliers expose bien ce qu’elle est. Ces piliers se trouvent présents dans différents documents qui traitent de laïcité, comme les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor (2008, 20), Azdouz (2019, 190) et Rachédi et Taïbi (2019, 46)

  1. « La séparation des pouvoirs politique et religieux ;
  2. La neutralité de l’État vis-à-vis toutes les croyances ;
  3. La liberté de conscience des individus ;
  4. L’égalité de tous devant la loi. »

Ainsi, Bouchard et Taylor favorisent, pour le Québec, le principe de la laïcité ouverte :

« Le régime de la laïcité ouverte, que nous préconisons, vise à mettre en valeur les finalités profondes de la laïcité (principes nos 1 et 2) en définissant les structures institutionnelles (principes nos 3 et 4) en fonction de ce but. C’est la voie que le Québec a empruntée historiquement, comme en témoigne le rapport Proulx qui promeut également un régime de laïcité ouverte. » (2008, 20)

Ils favorisent cette laïcité à celle de la France qui est plus restrictive. Selon les deux commissaires, la laïcité française ne se rattache pas aux infrastructures déjà présentes dans l’espace public. L’équivalent au cours d’éthique et culture religieuse n’existe pas en France. Donc, cela ne favorise pas la neutralité de l’État d’être juste et équitable entre toutes les croyances. Contrairement à la France, où l’assimilation se voit concrètement, Bouchard et Taylor, en 2016, favorisaient le dialogue interreligieux afin de permettre à tous de s’intégrer à la société québécoise.

La laïcité au Québec

Comme vu précédemment, la laïcité a plusieurs définitions. Mais concrètement, dans le droit québécois, cela s’applique dans quelles circonstances ? Bertrand Lavoie, en se basant sur les propos de Micheline Millot (2018, 77-79) parle du fait qu’au Québec, la laïcité silencieuse soit présente. Cela s’explique par le fait qu’elle est davantage une reconnaissance jurisprudentielle de la neutralité et non une règle de droit.

Bien que présente au Québec depuis la Révolution tranquille, la laïcité est débattue depuis quelques années seulement. En effet, Lavoie mentionne que la laïcité peut avoir plusieurs interprétations selon le contexte social et politique, comme l’immigration récente. Au Québec, par exemple, plusieurs modèles de laïcité sont proposés allant de la stricte neutralité de l’État à la séparation de la religion et du politique.

L’évolution des débats sur la laïcité au Québec

Rachédi (2019, 46) aborde le fait que, dans les 25 dernières années, le Québec a traversé quatre périodes importantes concernant les débats sur la laïcité. Elle s’est basée sur un texte de Claude Gauvreau (22 novembre 2016, UQAM) qui lui s’est inspiré de Félix Mathieu, alors doctorant en Science politique à l’UQAM, pour en établir 3.

1re période : 1994-2003

L’absence de débats sur la laïcité en tant que telle au Québec se fait sentir jusqu’en 1994. Elle en est, en quelque sorte, le point de départ. En période préréférendaire, le Parti Québécois souhaite déconfessionnaliser le Québec afin d’être entièrement souverain en 1995. Le référendum fut un échec, mais en 2003, le système scolaire québécois est officiellement déconfessionnalisé.

2e période : 2004-2007

Graduellement, il est de plus en plus question des cours d’éthique et culture religieuse pour les élèves du primaire et du secondaire. Durant toute cette période, de nombreux débats font rage au Québec. C’est aussi durant cette période que la crise des accommodements raisonnables fait trembler le Québec. Les médias ont parlé d’un jeune Québécois sikh et du port du kirpan à l’école. Mais aussi des fenêtres au YMCA du Parc que les juifs hassidiques avaient demandé de givrer. Le code de vie d’Hérouxville a aussi fait jaser. Cela a mené, en 2007, à deux projets. En premier lieu, la Commission Bouchard-Taylor, qui a traversé le Québec de part et d’autre, a permis aux citoyens de s’exprimer sur le sujet. Mais le Parti Québécois a aussi déposé le projet de loi 195 qui abordait la question identitaire et la laïcité.

3e période : 2008-2014

En mai 2008, le rapport Bouchard-Taylor, Fonder L’avenir, le Temps de la Conciliation, est publié. Il préconise la laïcité ouverte en plus de 37 recommandations, dont le retrait du crucifix et l’interdiction du port de signes religieux par certains agents liés à l’État (Bouchard-Taylor, 2008, 260)

En 2009, trois projets de loi furent déposés. Le Parti Québécois propose le projet de loi 39 en définissant ce que sont les valeurs fondamentales du Québec. Le Parti Libéral, quant à lui, propose le projet de loi 16, qui répond au rapport de la Commission en ce qui concerne les accommodements des minorités culturelles et religieuses. En 2010, le projet de loi 94, déposé par le Parti Libéral, demandait l’interdiction du port du voile intégral dans les services publics. Par contre, tout autre signe considéré comme ostentatoire était autorisé.

En 2012, le Parti québécois revient au pouvoir après une longue absence. Il en profite, en 2013, pour déposer le projet de loi 60 : celle de la Charte des valeurs. Plusieurs manifestations font alors vibrer le Québec. La province est divisée. Tout d’abord, ceux qui sont contre se sont fait entendre dès le début. Dès la journée du dépôt du projet, un groupe de femmes, musulmanes pour la plupart, étaient présentes à l’Assemblée nationale. Quelques jours plus tard, plusieurs milliers de personnes, toutes religions confondues, ont descendu, couscoussières et casseroles en main, dans les rues de Montréal pour manifester leur mécontentement. D’un de l’autre côté, ceux qui étaient pour la charte des valeurs s’exprimèrent aussi. Les femens ont aussi manifesté, à leur manière, contre le crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale. Des groupes se sont formés, comme celui des Jannettes. Et des manifestations ont aussi eu lieu dans les rues de Montréal.

4e période : 2017 — …

Par contre, Rachédi ajoute le fait que le Québec se trouve actuellement dans une quatrième période. Un manque de précision sur le début de cette période est à noter. Elle aurait commencé en 2017 avec l’adoption du projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État déposé en 2015. Cette loi demandait à ce que tous les services de l’État s’offrent et se reçoivent à visage découvert. Le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC), l’Association canadienne des libertés civiles (ACLC) et Marie-Michelle Lacoste déposent une contestation en Cour supérieure (La Presse, 7 novembre 2017).

En 2018, la Coalition Avenir Québec fut élue avec une forte majorité de gens qui ont voté le 1er octobre. Moins d’un an après son élection, elle dépose le projet de loi 21 en mars 2019 et voté sous bâillon en juin de la même année. Cette loi concerne la laïcité de l’État et touche toutes personnes en position d’autorité ainsi que les enseignants. Bouchard et Taylor proposaient justement le contraire sur ce sujet. Dès le dépôt du projet de loi, en mars 2019, les manifestations qui divisèrent le Québec recommencèrent de plus belle. Des contestations sont aussi déposées.

Des arguments aux débats

En observant bien les différentes périodes susmentionnées, plusieurs manifestations sur les différents projets s’observent. Voici un portrait, non exhaustif, des arguments des différentes parties.

Arguments contre les différents projets de loi

Parmi les arguments mentionnés par les gens qui s’opposent aux divers projets de loi, un ressort le plus : le fait que, pour certaines personnes, le port d’un signe religieux est un choix personnel. Lavoie (2018, 111) et Kenza Bennis (2017, 85-99) parlent précisément de la réalité des femmes musulmanes. Mais ce qui ressort des propos de Lavoie et Bennis, c’est la présence de plusieurs facteurs qui motivent le choix, ou non, de porter un signe religieux. L’influence de la famille, de la culture ou de la tradition religieuse est le premier point mentionné. Le hasard, la quête personnelle ou spirituelle, l’acte politique et l’expression de la foi et/ou de son identité font aussi partie des choix personnels qui motivent les femmes musulmanes à porter un signe religieux.

Un autre point est le fait que les projets de loi étaient ou sont discriminatoires. Principalement envers les minorités religieuses les plus stigmatisées. Les articles 3 et 10 de la Charte des droits et libertés de la personne (en date du 1er octobre 2019) parlent du fait que toute personne possède des libertés fondamentales comme « la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association. » (Article 3) L’article 10, quant à lui, parle de « la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence » selon quatorze motifs différents.

Arguments pour les différents projets de loi

Quant à ceux qui sont pour les différents projets de loi, plusieurs points sont ciblés. Ils mentionnent, par exemple, la question identitaire, le prosélytisme, l’exclusion, le fait que la neutralité de l’État se doit d’être intolérante à toute religion et, en dernier lieu, l’égalité des sexes. En décortiquant un peu plus ces arguments, ceux qui sont en accord avec les projets de loi parlent de menaces religieuses, de propagande, d’agenda caché. Ainsi, le fait de porter un signe religieux fait percevoir les gens comme exclus de la société ou même incapables de prendre des décisions par elles-mêmes en raison d’une soumission quelconque. 

Accommodements raisonnables

En regardant de plus près les quatre périodes décrites précédemment, force est de constater que les accommodements raisonnables prennent beaucoup de place durant la deuxième période. Mais qu’est-ce qu’un accommodement raisonnable ? Selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, la définition va comme suit :

« Pour assurer le droit à l’égalité de tous et toutes, la Charte des droits et libertés de la personne rend obligatoire de répondre à une demande d’accommodement raisonnable dans une situation de discrimination fondée sur le handicap, la religion, l’âge, le sexe ou tout autre motif interdit à l’article 10 de la Charte. L’obligation d’accommodement ne se limite donc pas à des cas de discrimination fondée sur la religion, elle s’applique dans toutes les situations de discrimination interdite. »

Mais en gros…

Entre 2009 et 2013, treize fois plus de plaintes se sont fait entendre pour motifs de handicaps que pour de motifs religieux. Mais les motifs concernant les demandes d’accommodements couvraient les points discriminatoires présents dans l’article 10 de la Charte des droits et libertés de la personne. Ils comprennent, par exemple, l’âge, la langue, l’ethnicité, l’orientation sexuelle, la religion, le genre ou la grossesse. Durant ces quatre années, seules deux plaintes combinaient deux motifs ou plus. Et dans les deux cas, il était question de religion et de genre.

Mais une question se pose. Qu’en est-il dans les milieux de travail ? Peu de temps après le dépôt du projet de la Chartes des valeurs, Bill Morneau, alors président exécutif de Morneau Sheppel, une firme en ressources humaines canadienne, écrivait une lettre ouverte le 23 septembre 2013. Ce qui était dit c’est qu’en 2012, en matière d’accommodements raisonnables, les Québécois s’inquiétaient davantage des relations interpersonnelles, du stress et de la santé mentale que de la laïcité ou de la religion. Deux jours plus tard, Martine Hébert de la Fédération des chambres de commerce du Québec s’adressait à Pauline Marois, alors Première Ministre de la province, en disant que « […] les “incidents” reliés aux questions religieuses sont anecdotiques et contrairement à ce qu’on a pu entendre, les gens d’affaires ne réclamaient pas d’interventions gouvernementales sur ces questions. »

La laïcité et l’intervention interculturelle

Actuellement, plusieurs professionnels sont appelés à travailler dans le contexte particulier qu’impose non seulement la laïcité de l’État, mais aussi sa diversité ethnique et religieuse. Pour Gisèle Legault et Lilyane Rachédi (2008, 124 et Rachédi et Taïbi 2019, 148) « L’intervention interculturelle peut être définie comme « une interaction entre deux individus qui se donnent mutuellement un sens. » Elles paraphrasent ainsi Margalit Cohen-Emerique dans son ouvrage L’approche interculturelle dans le processus d’aide. Santé mentale au Québec (1993).

Mais avant d’intervenir auprès de toute clientèle, l’importance de prendre en considération certains paramètres, comme les filtres que l’on peut avoir envers les autres sont présents.

Les six biais à considérer

Ghislaine Roy, Lilyane Rachédi et Bouchra Taïbi ont identifié six filtres qui peuvent teinter les interventions de tous intervenants (2019, 195-199). L’intervenant doit cerner ses propres préjugés et travailler à les déconstruire afin d’être adéquat dans sa démarche professionnelle.

Le culturalisme

Le premier biais à considérer est celui qui est lié au culturalisme. Le fait d’avoir une idée reçue sur comment la personne en face de nous peut agir. Par ce filtre, l’intervenant juge donc le comportement, les traditions ou les pratiques que l’on peut se faire d’une culture ou d’une religion. Grosso modo, il réduit la personne à ce qui la définit en figeant ainsi sa culture ou sa religion. Pour éviter ce biais, l’intervenant doit garder en tête que toute culture ou religion est dynamique et personnel. Comme chaque être humain à son propre bagage, ce qui le lie à sa culture ou sa religion diffère de ce qui relie les autres membres de sa communauté à la même culture ou à la même religion.

L’individualisme

Le second filtre est celui de l’individualisme. Pour beaucoup d’Occidentaux, le « moi », l’autonomie et les libertés individuelles passent bien avant les relations interpersonnelles. Ce qui cause de l’ethnocentrisme envers les groupes plus traditionnels. Pour bon nombre d’entre eux, leurs réseaux communautaires et familiaux sont plus importants que leur propre personne. D’où l’importance, lors d’une intervention auprès d’eux, de miser sur la présence de leurs réseaux sociaux.

Ici et maintenant

Le troisième filtre est celui de l’ici et maintenant. En fait avec ce préjugé, l’intervenant est porté dans le moment présent uniquement, oubliant ainsi ce que peut avoir vécu, par le passé, la personne en face de lui. En fait, il normalise l’histoire de son client au lieu de considérer son parcours de vie. Chaque personne a une histoire qui explique qui elle est à ce moment précis, et si l’on réussir une intervention, il faut prendre en cause cet aspect important.

La pathologisation

Autre filtre, la pathologisation fait en sorte de considérer comme victime la personne en face de demandes de l’aide. Au lieu de favoriser leur autonomisation et développer leurs propres stratégies, l’intervenant voit des problèmes partout. Dans l’idéal, l’utilisation des ressources personnelles du client permet de l’aider à voir son plein potentiel et de construire un espace adéquat pour tous.

L’organisation systémique

L’avant-dernier biais comprend les cadres institutionnels et systématiques des différents lieux de travail ou d’intervention. Il est surtout question d’organisation. Au lieu de faire en sorte d’assimiler les gens à un système, l’intervenant tente de guider ses clients dans le système dans lequel ils tentent de cheminer. Une intervention holistique se voit favorisée et mise la continuité, la concertation entre les différents intervenants.

La médiatisation

En dernier lieu, la médiatisation est le fait de se fier uniquement aux médias, traditionnels ou sociaux, pour poser un regard sur une situation donnée. En faisant cela, l’intervenant aura tendance à généraliser ce que son client vit. Donc, être critique par rapport à ce qui se passe dans les médias est une nécessité absolue. Un comportement éthique est une option favorable à la réussite de toute intervention.

Mais encore…

           Une fois que l’intervenant a fait le tri de ses biais, il doit connaître la VIBE des gens auprès de qui il intervient. Mais aussi sa propre VIBE. La VIBE comprend les Valeurs, les Intérêts, les Besoins et les Émotions de tout le monde. En fait, c’est ce qui influence les décisions, le comportement et les actions des personnes. Elle est souvent liée à l’appartenance culturelle, religieuse ou ethnique des gens. Et c’est ce qui cause le plus souvent les conflits.

 De plus, Legault et Rachédi (2008, 124-126) qui s’inspirent d’un texte de Cohen-Emerique datant de 2000 proposent de considérer deux identités dans le cadre de toute intervention : celle de l’intervenant et celle du client. La nécessité de prendre en compte le récit de vie des individus, mais aussi toutes les variables pertinentes, comme l’éducation, le travail, le revenu, la religion, etc. est primordiale.

Et pour y arriver…

Il est important de comprendre un processus important qui se développe en trois temps. Ce processus est de Legault et Rachédi (2008, page 127).

Premièrement, prendre un temps pour la décentration se voit nécessaire. L’intervenant doit prendre conscience de son propre cadre de référence qui teinte son regard sur la réalité de l’autre. Elle permet aussi de voir le monde autrement et de plusieurs façons. C’est aussi une manière d’apprendre que toutes les visions se valent et qu’elles sont inscrites dans un contexte particulier.

Deuxièmement, prendre le temps de comprendre le système de l’autre grâce aux compétences que l’intervenant a développées en apprenant la décentration. Cela lui permet de mettre les lunettes de son client et de voir sa perception du monde. C’est aussi le moment de s’intéresser à son histoire. Par exemple, par l’observation du non verbal ou en questionnant sur les mots incompris. Le tout en évitant les jugements ou les fausses interprétations.

En terminant, il y a une négociation qui se fait. C’est un moment d’échanges et de discussions qui ouvrent vers la porte aux solutions et à la résolution de conflits.

Auteur :

L'autre, celui qui est différent, qui dérange. Nous, qui accueillons ou rejetons. Nos relations, nos perceptions avec l'autre qui vient d'ailleurs.

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