Publié dans Radicalisation

La radicalisation et la démocratie

Voici le résumé du tout dernier panel du Colloque sur la radicalisation tenu à l’Université de Sherbrooke en mai dernier. Il s’agit de faire le lien entre la radicalisation et la démocratie. Les panélistes étaient André Duhamel, philosophe à l’Université de Sherbrooke, Louis-Philippe Lampron de l’Université Laval et Julius Grey, avocat.

Un peu comme ce qui a été dit tout au long du Colloque, la notion de radicalisation est très floue. Par contre dans les trois communications, on a pu apprendre les termes utilisés à l’époque qui définissaient la radicalisation. Il était question surtout d’illuminé et d’enthousiasme (vient du grec etheos qui signifie avoir Dieu en soi). La limite entre ces termes et le fanatisme. Le mot vient du latin fanum qui fait référence à un lieu sacré, comme un temple. Selon Voltaire, celui qui a des imaginations et qui se désigne prophète, est un enthousiasme et celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Donc, si on se contente d’avoir des idées, on est enthousiasmé, mais si on fait suivre ces idées par des actions, on est fanatique.

C’est à partir de la Révolution française que le vocabulaire change, il se sécularise et n’est plus uniquement religieux, mais devient civile. Le fanatisme religieux fait place au fanatisme politique. L’exemple du mot terreur le démontre bien. Avant 1793, la terreur et le terrorisme étaient associés au domaine de l’art. Ils faisaient partis du sacrée et liés au spectacle, au plus grand de soi dans l’art. Il était un sentiment esthétique. C’était un terme positif. En 1793, la terreur devient un terme négatif et signifie une violence étatique légitime visant les contre-révolutionnaires. À partir de 1794, le terrorisme désigne une violence étatique légitime dont on est victime. Encore aujourd’hui, le terrorisme a une étiquette violente, mais pas forcément étatique. L’État peut aussi se radicaliser, pas seulement une clientèle précise.

Hegel s’est prononcé sur l’enthousiasme, le fanatisme et la terreur. Il fait d’ailleurs la distinction entre le fanatisme religieux et le fanatisme politique, du moment que cela fait référence à une santé mentale saine et non à quelque chose de négatif. Par contre, les deux ont des caractéristiques et des logiques communes. Cela prouve donc que la radicalisation n’est pas forcément religieuse, mais peut être aussi politique.

En ce qui concerne la terreur, le point de vue d’Hegel est avant tout philosophique et idéologique. Pour lui, les idées mènent le monde, mais elles sont aussi matérielles. Il s’agit d’une force sociale et non individuelle/subjective. Pour Hegel, la période de la terreur a permis l’émergence de la liberté politique sur la scène européenne. Pourtant, elle s’affirme de façon négative. Lorsque la liberté s’élève sur le trône du monde sans qu’aucune puissance lui résiste, cela fait d’elle un concept d’objet dans l’élément de l’être. En d’autres mots, lorsque la liberté s’affirme, elle tente de conquérir le monde de façon immédiate en renversant immédiatement tous les obstacles rencontrés. Ce qui engendre une furie destructive qui cause la mort. Cette dernière ne représente rien en tant que tel.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les pays occidentaux ont décidé que la démocratie avait besoin de balises afin que les pays puissent légitimer des actions publiques. Il s’agissait en fait de respect humain, des droits de la personne. C’est grâce à ce pacte que les chartes québécoise et canadienne existent aujourd’hui. L’objectif de toutes ces chartes et pacte, c’est de s’assurer de la coexistence pacifique de tout le monde afin de ne pas revivre les horreurs de la Deuxième guerre mondiale. Jusqu’à présent, cela nous a bien servi. Il faut regarder les chartes du point de vue des juges, car ils en sont les gardiens.

La liberté d’expression protège les discours radicaux et il est fondamental qu’elle le soit protège. On a qu’à penser aux grands penseurs. Chumsky disait que si vous êtes un défenseur de la liberté d’expression, vous êtes un défenseur de quelque chose avec lequel vous êtes en désaccord et qui vous choque. Cela remet en cause les balises des systèmes démocratiques. Ce qui a besoin de protection ? Le discours minoritaire, car celui de la majorité est dominant. Le discours minoritaire et celui des radicaux se retrouvent donc sont la protection de la liberté d’expression et de la liberté de conscience.

Lorsque l’on parle de lutte contre la radicalisation, on est en droit de s’intéresser au discours qui fait en sorte que les jeunes se radicalisent. Il y a donc certains types de discours à analyser et non à restreindre, car cela a un impact aussi sur les libertés de consciences et de religions. Il y a des dispositions dans les chartes québécoise et canadienne qui interdissent la propagande haineuse. Il s’agit ici d’une catégorie très restrictive de propos énuméré dans différents arrêts. Il s’agit souvent de propos violents contre les femmes, les musulmans ou une minorité racisée. Les dispositions actuelles sont souvent correctes dans l’état actuel des choses. Pour que l’on mobilise le droit d’une autre manière que ce qui est sur la table, il faut s’assurer que cela est réalisable, que l’on puisse vraiment lutter contre la radicalisation et éviter l’instrumentation d’actes légitimes dans une société.

Dans le cas d’un discours haineux, on est en droit de se questionner à savoir s’il y a une atteinte à l’une des libertés fondamentales en raison de ce discours violent. Les discours inspirés d’un dogme religieux sont plus protégés qu’un discours qui ne l’est pas. Cela dépend seulement de l’intention de l’interlocuteur et non du fait que le message soit compréhensif ou non pour la société. Il y a aussi deux limites intrinsèques qui définissent les actes expressifs. La première limite touche tout ce qui a trait à la violence physique envers une autre personne. La deuxième limite touche ce qui concerne les lieux impropres à certaines formes d’expression. Cette limite est plus problématique. Par exemple, une manifestation dans une rue est protégée par la loi, car la rue est utilisée pour la circulation des gens. Par contre, si on érige une barricade au milieu de la rue, cette action n’est pas protégée par la liberté d’expression, car on détourne de l’utilisation de la rue de sa fonction originale.

Ce qui caractérise la radicalisation, c’est la présence des inégalités à plusieurs niveaux et qui sous-tendent l’humiliation de ne pas être comme les autres. Viennent par la suite l‘oppression quotidienne et l’impossibilité de résister autrement que ce soit par l’expression ou autre. Si l’on se fie à ça, notre société va passer une période difficile, car il y a des oppressions qui sont présentes, que les inégalités augmentent sans cesse et parce qu’il y a une intolérance totale des idées radicales. Dans la République de Platon, il y a divers systèmes qui sont énumérés et qui fonctionnent bien. Mais la démocratie est rejetée en raison des dérives 1) de la corruption et 2) des riches qui prennent le pouvoir. Le terme social-démocrate est redondant, car le social est implicitement inclus dans la démocratie. Pour réussir, la démocratie doit être relativement égalitaire, sans barrières, sans oppressions et sans aliénation. Chaque individu fait partie intégrante de la société.

Très bientôt, la conclusion de tout ce qui a été dit lors de ces trois jours de conférences. Plusieurs points en commun ressortent de tous les panels de ce Colloque. En faire un résumé pour chaque panel était assez ardu, car je ne voulais rien oublier. Mais dans un exercice de synthèse, on a pas le choix de sacrifier quelques explications. J’espère ne pas en avoir oublié trop. Je vous invite donc à visionner les communications qui vous intéressent sur la page Facebook du SoDRUS afin que vous vous fassiez votre propre idée du sujet. Je vous cacherais pas que certaines conférences sont plus intéressantes que d’autres, mais elles sont toutes pertinentes à leur manière.

Auteur :

L'autre, celui qui est différent, qui dérange. Nous, qui accueillons ou rejetons. Nos relations, nos perceptions avec l'autre qui vient d'ailleurs.