Publié dans expérience personnelle, immigration, Lectures

La mort et l’immigration ou quand l’on se retrouve entre deux mondes

Je vous ai dit récemment que je suis en train de lire le live Quand la mort frappe l’immigrant de Lilyane Rachédi et Béatrice Halsouet. Il est paru aux Presses de l’Université de Montréal en février 2017.

Lorsque j’ai lu la première partie du livre, entre mobilisation et impuissance, je ne pouvais pas faire autrement que de penser à ce que j’avais vécu avec mon ex-mari originaire de la Tunisie. J’ai vécu avec lui durant environ 1 an et demi et les derniers mois de notre relation ont été occupés en partie par un cancer de l’œsophage qui a été long à diagnostiquer. Je suis quelqu’un qui est habituellement très réservé sur ma vie privée, mais je crois que le fait de partager mon vécu avec cet homme permettra de bien comprendre ce qui peut se passer lorsque l’on côtoie la mort dans un contexte de migration. Quoique la situation décrite soit à l’inverse. Lui était ici et sa famille majoritairement en Tunisie. Un seul cousin du côté paternel était présent ici. De plus, la lecture de la deuxième partie du livre mourir dans la différence m’a permis de mieux comprendre le fait qu’il souhaitait être enterré dans sa terre natale malgré le fait que dans l’Islam, on est supposé être enterré là où l’on décède.

Ce que l’on peut comprendre de la première partie, c’est que ce n’est pas facile pour les immigrants d’être loin de leur famille lors d’événements subits comme la maladie ou le deuil. Plusieurs sentiments négatifs sont présents lors de cette période. La distance géographique, malgré le fait que désormais facilement franchissable par avion, complique amplement les choses. Soit la famille cache des choses, soit on ne peut pas être présents pour différentes raisons. Les principaux obstacles observés touchent les manques financiers, des contraintes familiales, de statut ou liées à l’emploi. Par contre, les technologies peuvent être utiles durant cette période. Bien que la présence soit virtuelle, elle permet de soutenir autrement la famille qui est encore au pays d’origine. Le réseau communautaire que l’immigrant se construit au pays d’accueil permet aussi d’avoir un soutien important. De plus, la manière de procéder aux rites funéraires peut varier d’une situation à l’autre. Certains font des veilles ou des prières avec leur nouvelle communauté, d’autres y assistent via internet ou le téléphone. Une chose qui est sûr que les immigrants vivent difficilement le deuil surtout s’ils viennent d’immigrer ou que cela fait longtemps qu’ils n’ont pas vu la personne récemment décédée. Certains savaient étaient préparer à la mort alors que pour d’autres, elle fut une surprise.  Les réactions sont très variées par rapport à la mort. Ce qui fait du bien à certaines personnes, c’est le fait d’avoir pu voir une dernière fois la personne avant de mourir ou quelque temps avant d’être enterré. Cela avait un impact important sur la manière dont le deuil était vécu. D’autres ont plus de difficulté, car il y avait un manque visuel ou physique par rapport au corps.

Dans ce bref résumé, plusieurs points sont similaires à ce que j’ai vécu il y a quelques années. En effet, mon ex-mari est allé se faire diagnostiquer dans une clinique privée tunisienne, car ici, au Québec, on lui disait n’importe quoi et qu’on ne trouvait rien de majeur. Dans sa famille, les seules personnes qui étaient au courant de la situation étaient ses parents et sa sœur. Son frère n’a jamais été au courant de la maladie, du moins au début. Idem pour son cousin qui habite au Canada. Il savait qu’il était malade, mais de quoi, non! Ils ont dû apprendre la nouvelle au moment de sa mort quelques mois plus tard. Personnellement, je sais qu’il avait un cancer, je l’accompagnais dans souvent à l’hôpital dans le premier mois suivant le diagnostic. Il a été traité au Québec. Par contre, il ne m’a jamais dit clairement qu’il était incurable. Ce n’est qu’une semaine après sa mort que j’ai compris les messages subtils qu’il me disait. Il faut dire aussi qu’entre les deux premiers traitements, sa mère est débarquée à la maison prendre soin de son fils et qu’on a divorcé à ce moment, le choc culturel combiné à la maladie étant trop fort pour nous tous, mais principalement pour lui.

Durant la période entre le diagnostic et notre divorce, plusieurs sujets ont été abordés, comme la possibilité de congeler son sperme (les traitements de chimio peuvent en affecter la qualité) ou le lieu éventuel de l’enterrement. Les discussions oscillent donc entre la vie, la mort et les probabilités. Pour ce qui est de l’enterrement, il était hors de question pour lui de se faire enterrer ici au Québec, malgré le fait que dans la région de Montréal, plusieurs cimetières musulmans existent depuis quelques années. Au moment d’écrire ces lignes, on vient d’apprendre, il y a tout juste 24 heures que Québec aura enfin le sien après une longue saga, principalement dans les derniers mois. Pour mon ex-mari comme pour beaucoup d’immigrants issus de l’immigration très récente, s’il y a peu d’attaches au sein de la terre d’accueil, le corps se fait rapatrier dans la grande majorité des cas. Pour la deuxième génération, il est clair qu’ils se font enterrer ici, car il s’agit de leur terre natale. Le problème est surtout pour les immigrants de la première génération. Ils ont des attaches dans le pays d’origine, là où ils ont grandi, et le pays d’accueil, pays où ils ont fait leur vie d’adulte et ont leur descendance. Ils doivent donc décider lequel des pays héritera de leur sépulture. Plusieurs facteurs peuvent influencer leurs choix. Dans le cas de mon ex-mari, il est décédé en Tunisie moins de 6 mois après le diagnostic, donc enterré là-bas. C’était sa volonté et je suis contente pour lui qu’elle ait été respectée.

Personnellement, j’ai trouvé difficile cette période, car j’aurais aimé l’accompagné jusqu’à la fin, pouvoir être présente à son enterrement ou de visiter sa tombe. Mais j’ai appris la nouvelle une semaine après et il est un peu loin pour que je puisse le visiter. Durant cette semaine, je me doutais qu’il se passait quelque chose, parce que dès que j’allais à la mosquée, je me faisais regarder d’une drôle de façon par les hommes. Une musulmane en deuil n’est pas censée se montrer trop pendant une certaine période. Cela est variable selon les règles, si elle les a, 4 fois + 10 jours. Sinon, si elle ne les a pas, on compte 4 mois lunaires + 10 jours. Si elle est enceinte, elle attend l’accouchement. C’est un commerçant voisin de mon appartement qui m’a annoncé la nouvelle. En effet, comme il a été mentionné dans le livre, lorsque quelqu’un qui nous est cher décède à l’étranger et qu’on ne peut pas lui dire un dernier adieu, c’est difficile de croire qu’on ne le verra plus jamais. Même si des alternatives existent, comme assister aux funérailles par Skype ou de faire des gestes symboliques à un certain moment, rien ne peut remplacer le fait de voir la personne décédée une dernière fois.

La mort est toujours un sujet délicat, mais c’est notre seule certitude dans la vie. Il faut donc savoir en parler, surtout si l’un des conjoints, voire les deux viennent d’ailleurs. Mais seul le temps arrange les choses.

Auteur :

L'autre, celui qui est différent, qui dérange. Nous, qui accueillons ou rejetons. Nos relations, nos perceptions avec l'autre qui vient d'ailleurs.